20/10/2025
L’Institut de Théologie Charismatique (ITC) propose un module d’islamologie, qui s’intéresse notamment à la «Contre-Histoire de l’Islam». Un enjeu essentiel lorsque l’on souhaite dialoguer avec les musulmans. En effet, comme le rappelle le cours de l'ITC proposé par l'apologète Rémi Gomez : «Les musulmans présentent l’islam comme la première et seule vraie religion. Dans le récit musulman classique, le Coran qui est la principale source scripturaire de l’islam, existe auprès de Dieu depuis toujours sur des tables gardées. De ce point de vue, il n’y a pas de préhistoire de l’Islam. L’islam est éternel. C’est évidemment une présentation dogmatique qui ne peut pas servir de point de départ à celui qui veut faire une histoire objectivante de l’islam selon les outils de l’analyse critique moderne»
Héla Ouardi, professeure de littérature et de civilisation françaises à l’université de Tunis-El Manar et membre associée au CNRS, est reconnue pour ses travaux qui déconstruisent les récits mythifiés de l’islam. Son ouvrage de 2016, «Les Derniers Jours de Muhammad», avait déjà marqué les esprits en reconstituant, jour par jour, l’agonie du Prophète en 632 à Médine. À partir de chroniques anciennes (khabar et chaînes de transmission isnâd), elle y dépeignait un Muhammad humain, entouré d’une communauté en proie à la sidération et à des peurs apocalyptiques. Dans «Les Califes maudits», elle prolonge cette démarche en explorant la succession chaotique du Prophète, qu’elle qualifie de « tragédie grecque ». Son objectif : «restituer l’homme à l’Histoire», en confrontant les sources pour révéler une réalité occultée par les récits pieux.
Dans l’émission «La Grande Librairie», diffusée sur France 5 le 27 mars 2019, Héla Ouardi, spécialiste des origines de l’islam, évoque ses découvertes qu’elle partage dans son ouvrage : «Les Califes maudits, tome 1 : La Déchirure» (Albin Michel). En s’appuyant sur des sources sunnites et chiites, Ouardi dévoile un islam naissant marqué par des luttes de pouvoir, des violences fratricides et des incertitudes, y compris sur la compilation du Coran. Intégrée à un plateau aux côtés de figures comme André Comte-Sponville ou Amin Maalouf, son intervention invite à repenser l’histoire de l’islam avec rigueur et audace.
Les points clés : La «déchirure» et ses origines
Ouardi centre son propos sur la période trouble qui suit la mort de Muhammad, marquée par des rivalités immédiates.
Voici les éléments essentiels développés dans l’émission :
Un coran rédigé dans un climat de tensions politiques
Un point particulièrement frappant de l’intervention d’Ouardi concerne la compilation du Coran. Elle soutient que le texte, tel que nous le connaissons, n’a pas été fixé de manière définitive à l’époque de Muhammad (mort en 632). Selon elle, les sources historiques montrent que le Coran était initialement transmis oralement, et son unification en un livre standardisé est postérieure au Prophète.
Ce processus, entamé sous Abû Bakr (632-634) et achevé sous Uthmân (644-656), s’est déroulé dans un climat de tensions politiques et de divergences sur les récitations. Ouardi ne nie pas l’existence de révélations orales ou de fragments écrits du vivant de Muhammad, mais elle insiste : «Le Coran, en tant que texte unifié, date d’après sa mort».
Cette affirmation, appuyée par une analyse critique des sources sunnites et chiites, souligne l’absence de documents contemporains fiables et met en lumière les influences des luttes de pouvoir sur la fixation du texte sacré.
Le mensonge d’un «islam originel de paix»
Ouardi relie ces découvertes aux enjeux modernes. Après les attentats de 2015 et l’essor de Daesh, elle conteste l’idée d’un «islam originel de paix», comme l’avait formulé l’ancien président François Hollande, la qualifiant de simpliste. Pour elle, réconcilier l’islam avec son histoire réelle permet de briser le cycle de la mythologie qui alimente l’obscurantisme. «L’islam n’arrive pas à trancher le fil de la mythologie pour entrer dans l’Histoire», explique-t-elle, plaidant pour une «fiction véridique» qui humanise les figures sacrées. En Tunisie, où elle puise un islam épicurien de son enfance, elle défend une approche démocratique face aux dérives salafistes.
Une méthode rigoureuse et salvatrice
La force d’Ouardi réside dans sa méthode : une lecture croisée des textes anciens, sans a priori orientaliste ni dogmatisme religieux. «J’ai fouillé les détails des sources sunnites et chiites, peu consultées, pour reconstituer cette histoire secrète», déclare-t-elle. Malgré les critiques – son premier livre fut censuré dans un pays voisin –, elle défend l’intégrité de ses recherches, saluées par des islamologues comme Gilles Kepel pour leur caractère « salvateur ». Sa trilogie «Les Califes maudits» et son essai «Aux Origines de l’Islam : Muhammad et le Califat» (2023) prolongent cette démarche.
Paul OHLOTT
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