13/10/2025
Le christianisme, souvent perçu comme une religion d’origine occidentale en raison de son expansion sous l’influence coloniale, possède une profonde africanité, selon Majagira Bulangalire, pasteur et théologien congolais. Dans une réflexion partagée lors d’un entretien avec Regards protestants, il met en lumière la manière dont le christianisme s’est enraciné en Afrique, non pas comme une imposition étrangère, mais comme une foi réappropriée et vécue à travers les cultures et spiritualités africaines. Fondateur de la CEAF (Communauté des Églises d’Expressions Africaines Francophone), Majagira Bulangalire est docteur de Paris IV, diplômé de l’École Pratique des Hautes Études et de la Faculté Libre de Théologie Évangélique de Vaux-sur-Seine.
Une foi en résonance avec les cultures africaines
Majagira Bulangalire souligne que le christianisme, loin d’être une importation purement européenne, s’est fondu dans les réalités africaines dès ses premières implantations. Les récits bibliques, avec leurs thèmes de libération, de communauté et de relation à Dieu, résonnent profondément avec les valeurs africaines de solidarité, de respect des aînés et de spiritualité omniprésente. Par exemple, la notion de « Dieu créateur », centrale dans le christianisme, trouve un écho dans les cosmogonies africaines, où la divinité suprême est souvent perçue comme une force vitale à l’origine de toute existence.
Cette appropriation s’illustre également dans les pratiques liturgiques. Les chants, danses et expressions communautaires, caractéristiques des cultes chrétiens en Afrique, intègrent des éléments des traditions locales, comme les polyphonies ou les rythmes traditionnels. Bulangalire insiste sur le fait que cette fusion n’est pas une simple adaptation, mais une réinterprétation créative qui donne au christianisme une saveur authentiquement africaine.
Une histoire ancienne et méconnue
L’article original mentionne brièvement les racines historiques du christianisme en Afrique, un point que Bulangalire développe avec passion. Contrairement à une idée répandue, le christianisme n’est pas arrivé en Afrique avec les missionnaires européens du XIXe siècle. Dès les premiers siècles de notre ère, des communautés chrétiennes florissaient en Afrique du Nord, notamment en Égypte avec l’Église copte et en Éthiopie avec l’Église orthodoxe éthiopienne, l’une des plus anciennes Églises chrétiennes au monde. Ces Églises ont joué un rôle déterminant dans la préservation des textes sacrés et le développement de la théologie chrétienne.
En complément, il est pertinent de noter le rôle de figures comme saint Augustin d’Hippone, né en actuelle Algérie au IVe siècle, dont les écrits ont profondément influencé la théologie chrétienne universelle. De même, l’Éthiopie, christianisée dès le IVe siècle sous le roi Ezana, témoigne d’une tradition chrétienne autochtone qui a résisté à l’islamisation et à la colonisation. Ces exemples historiques montrent que l’Afrique a non seulement accueilli le christianisme, mais a aussi contribué à son développement théologique et spirituel.
Les défis de l’africanité chrétienne aujourd’hui
Bulangalire aborde également les tensions auxquelles le christianisme africain est confronté. D’un côté, il doit naviguer entre la fidélité aux racines culturelles africaines et les influences des courants évangéliques modernes, souvent marqués par des théologies venues d’ailleurs. De l’autre, il fait face à des défis sociétaux, comme la montée de la sécularisation dans certaines régions urbaines ou la compétition avec d’autres religions, notamment l’islam.
Un aspect complémentaire à explorer est le rôle du christianisme dans les dynamiques sociales et politiques en Afrique. Dans de nombreux pays, les Églises jouent un rôle clé dans l’éducation, la santé et la médiation des conflits. Par exemple, en République démocratique du Congo, pays d’origine de Bulangalire, l’Église catholique et les Églises protestantes ont souvent été des acteurs majeurs dans la défense des droits humains et la promotion de la paix face aux crises politiques et aux conflits armés.
Une théologie de la libération africaine
Un point que l’article pourrait approfondir est l’émergence d’une théologie africaine de la libération, influencée par des penseurs comme Bulangalire. Cette théologie cherche à articuler une foi qui répond aux réalités de l’Afrique contemporaine : pauvreté, injustice, postcolonialisme. Elle s’inspire des récits bibliques d’exode et de justice pour proposer une vision du christianisme comme force de transformation sociale. Des théologiens comme Jean-Marc Éla (Cameroun) ou Desmond Tutu (Afrique du Sud) ont également contribué à cette réflexion, en liant la foi chrétienne à la lutte pour la dignité et l’émancipation des peuples africains.
Une africanité universelle
En conclusion, Majagira Bulangalire invite à reconnaître l’africanité du christianisme non pas comme une particularité régionale, mais comme une contribution essentielle à l’universalité de la foi chrétienne. En intégrant les richesses culturelles et spirituelles de l’Afrique, le christianisme africain enrichit l’Église mondiale. Il rappelle que la diversité des expressions de la foi est une force, et que l’Afrique, avec son dynamisme spirituel, a un rôle prophétique à jouer dans l’avenir du christianisme.
Paul OHLOTT
LIRE LA RECENSION DE SEBASTIEN FATH (REGARDS PROTESTANTS)
