17/11/2020
Tandis que diverses voix catholiques se lèvent pour dénoncer l’interdiction des messes, le monde protestant se révèle étrangement bien silencieux, chez les luthéro-réformés, comme chez les évangéliques. La « fabrique du consentement »*, concept développé par Edward S. Herman et Noam Chomsky en vue d’endormir la conscience des foules, fonctionne à merveille sur une large majorité de chrétiens qui n’oppose plus la moindre résistance, ne se préoccupant guère de l’augmentation des privations durables de liberté. Tout au plus, certains oseront manifester un voeux pieux à l’attention du gouvernement, en prenant bien soin de ne pas les froisser par une parole trop forte. Vivons heureux, restons confinés. Ainsi soit-il.
Dans ce silence assourdissant, une réflexion pertinente, mais peu entendue, émerge de Christian Albecker, Président de l’UEPAL (L’Union des Églises protestantes d’Alsace et de Lorraine).
Dans un article intitulé « Au sujet de l’interdiction des rassemblements cultuels« , il énonce quelques points qui mériteraient sans nulle doute de réveiller l’esprit de résistance :
Il est piquant de constater que les protestants, qui autrefois ont payé du prix de leur vie le droit de célébrer leur culte, ne protestent plus lorsqu’aujourd’hui on leur interdit de se rassembler pour celui-ci, alors que les catholiques, qui n’ont reconnu officiellement la liberté de conscience et de culte qu’en 1965 au Concile de Vatican 2, contestent la décision de l’Etat au nom de celle-ci… Ainsi 21 associations ou groupements catholiques, dont la Conférence des Evêques de France (CEF), ont estimé que l’interdiction des cultes constituait une mesure disproportionnée par rapport au risque sanitaire, «une atteinte grave et manifestement illégale à la liberté de culte» et une mesure discriminatoire par rapport à d’autres lieux restés ouverts (transports de voyageurs, certains commerces, bibliothèques universitaires et école).
Un argument plus subtil est celui du non-respect de la laïcité : ainsi, il n’appartient pas au gouvernement, en vertu du principe de laïcité, de déterminer quelles seraient les activités cultuelles relevant de l’essentiel et de l’accessoire (ex: se recueillir seul dans un lieu de culte plutôt que se réunir en assemblée cultuelle) ou quelle cérémonie religieuse peut avoir lieu ou non (ex: les obsèques et non les autres cérémonies).
L’argumentaire le plus élaboré est celui de la CEF (N°XVII). La Conférence des Evêques estime que les «responsables des cultes peuvent assurer le respect des mesures sanitaires et gestes barrières lors des cérémonies sous le contrôle possible et effectif des autorités de l’Etat» et que «la liberté fondamentale de manifester et d’enseigner est d’un niveau égal et non supérieur à la liberté de culte». Elle rappelle à ce propos que «la liberté de manifester, dont l’exercice ne présente pas moins de risques que la liberté de culte, est moins sévèrement encadrée puisque les manifestations sur la voie publique sont permises».
La question des libertés publiques, en particulier celle des cultes, est une question trop grave pour que l’on garde le silence. Certes, comme l’archevêque de Poitiers l’a souligné, la liberté religieuse n’est pas menacée dans notre pays. Mais en décidant à la place des Français de ce qui est important pour leur vie personnelle et de ce qui ne l’est pas – ce qui est une question « religieuse » ou au moins philosophique – l’Etat enfreint bien, à mon sens, le principe de laïcité, c’est-à-dire sa neutralité, garantie par la Constitution. Les religions sont à l’évidence considérées dans ce pays comme des options personnelles, non comme des composantes de la vie sociale.
La France en est toujours au «Roi-soleil» qui décide ce qui est bon pour soixante-sept millions de citoyens infantilisés. La différence avec l’Allemagne est une fois de plus frappante : à quelques kilomètres de l’autre côté du Rhin les rassemblements cultuels continuent à être autorisés. De manière plus large à l’échelon européen, on constate que les pays marqués par la tradition protestante tablent davantage dans cette pandémie sur la responsabilité de leurs citoyens, par exemple la Suède.
Les 21 référés portés par les catholiques ont été rejetés le 7 novembre, au motif de la croissance rapide des contaminations, et ce, malgré l’avis du conseil scientifique qui estimait en septembre que les cultes pouvaient continuer à être célébrés, les participants ayant des «comportements prévisibles» ».
Note